CONGRES SFSP -TOURS- 6 novembre 2015 – de 8,30h à 10,15h Rémy Riand, Anthropologue

Je vais vous exposer une action citoyenne qui se déroule dans le nordeste du Brésil, en Amazonie durant le 3ème quart du XXe siècle à la croisée de plusieurs mondes glissants les uns contre les autres par la force de l’histoire et d’habitudes qui conforment chacun dans la banalisation de l’inacceptable et de l’indifférence.

Le rejet de cet état de fait sera à la base de la dynamique qui va permettre aux fantômes de la société, objets habituels des préoccupations d’organisations gouvernementales et internationales attentives à l’amélioration de la vie de tous, de reprendre leur vie en main. Ce faisant, on assistera à une métamorphose mentale, conceptuelle et même physique de la population en cause.

BRESIL A partir de 1977. une expérience citoyenne au Maranhao
Depuis 1965, un projet étatique destiné à l’établissement de 5 000 familles de « sans terre » , est implanté sur un territoire d’un million d’ha, en pré-Amazonie, dans l’Etat du Maranhao. Quelques années plus tard, il sera connu sous le nom de projet COLONE (Colonisation du Nordeste).

A partir de 1976 j’occupe un poste de coopérant à l’Université Fédérale du Cearà. L’ambassade de France me demandera d’intégrer une équipe de spécialistes venus de France pour mettre à l’étude un pré-projet de coopération avec l’organisme brésilien responsable de la marche du projet.

Mes premières informations se feront par la lecture de documents présentant la nature et les objectifs du projet, dans l’avion qui m’emmène vers Sao-Luis, capitale de l’Etat. Le document impressionne par sa philosophie, par la clarté des objectifs, la description des moyens mis en œuvre. Planification issue des cerveaux des économistes de la Banque Mondiale et des plus prestigieux intellectuels brésiliens au sein de la SUDENE, sise à Recife-PE, énorme organisation d’Etat destinée à promouvoir le développement du Nordeste, la partie pauvre du pays.

Dans le Maranhao, lieu géographique où s’articule les opérations, plusieurs niveaux.
Dans la capitale Sao-Luis, le poste de commandement : administrateurs, ingénieurs, services divers regroupant tous les segments utiles au progrès économique, technique, éducationnel…Et un volet santé parfaitement structuré destiné à irriguer toute la population concernée par le projet dans les moindres recoins. Le personnel féminin, en particulier les secrétaires partage avec la compétence de base l’élégance et la grâce.

Dernier étage ou avant-dernier : la ville pionnière de Zé-Doca situé à 260 km de la capitale sur la transamazonienne qui relie Sao-Luis à Belem plus au nord; Une organisation complète là aussi appelé la Coordination. Mais là on descend vraiment d’un étage où la vie courante n’a plus grand chose à voir avec le confort de la capitale. Le coordinateur, un historien respectable, des techniciens, personnel d’éducation, une petite équipe de sociologues, une maison de santé qu’on ne peut qualifier d’hôpital même petit où exerce un médecin de médecine générale qui se transforme en chirurgien quand nécessité fait loi. Sentiment d’isolement, absence de téléphone, habitat rudimentaire qui résiste mal aux attaques de moustiques et à la chaleur humide. Un ingénieur de haut rang fait sa tournée dans la journée… quand il apparaît ! Les autres attendent impatiemment le jeudi soir pour rejoindre la capitale et la civilisation. Car les soirs de semaine les distractions sont rares et plutôt bas de gamme quand on traverse la route pour rejoindre les lieux périlleux où circulent une faune indéfinissable d’aventuriers, d’assassins et de prostituées en piteux état.

Dernier étage : ceux où vivent les familles de colons dans des villages circulaires de 25 maisons et

leurs 50 ha récupérés sur la forêt destinés à devenir leur nouvel eldorado. Certains sont situés à une quarantaine de km de Zé-Doca. Ma première visite à ma demande, accompagné par un forestier français , un sociologue venu de Récife et le chauffeur du véhicule qui nous a conduit sur des pistes quasi impraticables certaines périodes de l’année, me dévoile un ensemble perdu dans l’isolement, l’absence totale d’hygiène, avec des humains coupés de tous les modes de vie des citoyens normaux. Hommes à la peau ravinée, sans âge, les pieds en piteux état selon les critères les plus élémentaires de la médecine, mais qui pour eux semble accepté comme une fatalité ou une composante normale de l’inégalité sociale .

L’ambiance est lourde entre une administration pourtant très dévouée et cette population qui accepte mal de coopérer au modèle économique mis en place pour les civiliser. Amertume de bon nombre des employés de l’organisation confrontés à leur dire à des colons peu éduqués et ignorants, bien peu reconnaissants des investissements et de l’assistance gratuite mis à leur service. Méfiance des colons et soupçons sur la coopérative chargée d’organiser la production et la circulation des marchandises (riz essentiellement) qui assurément pense-t-on les vole. Un homme révolté prend la parole. Une seule attitude pour nous : OBEIR.

Cette simple visite m’a suffi pour sentir qu’une partie du personnel débarqué ce jour-là de la capitale pour une réunion générale avait de l’existence de ces familles une idée conceptuelle, celle d’assistés et d’objets à développer, mais ignorait tout des visages, des frustrations, des espérances, des humiliations. Plus flagrante encore la réaction des secrétaires des bureaux de Sao-Luis questionnées sur le sujet. Les familles de colons ? Un état irréel où imaginer l’idée d’un contact, d’une visite, d’une rencontre… est surréaliste.

Quelques semaines plus tard c’est à moi que l’ambassade de France demandera la rédaction d’un compte-rendu sur ces journées passées sur les lieux en compagnie des experts français. Je n’étais pas prévu pourtant à l’origine dans l’organigramme, mais la direction brésilienne de Sao-Luis, pariant sur l’innocuité de ma présence, m’avait courtoisement intégré dans l’équipe des visiteurs.

J’ignorais alors qu’une copie du rapport serait remise au Superintendant, juriste distingué à la prestance impressionnante. La réaction fut violente. L’homme quelque temps plus tard devait me confier qu’il s’était interrompu à la moitié du texte, étranglé d’indignation. En deux mots mon diagnostic, rapide parce que évident se résumait à quelques phrases. Malgré la compétence et le dévouement du personnel chargé d’une assistance généralisée, le projet était voué à l’échec. Deux mondes face à face avec des modes de vie et des modèles propres à chaque partie, incompatibles. Mais vécus comme naturels, signifiant par là qu’il existe deux types distincts de citoyens, si toutefois les plus misérables entrent dans le concept de citoyenneté.

Ces graves dysfonctionnements remontent périodiquement aux décideurs de Brasilia, rendant de plus en plus probable, la fin des financements signifiant la mort du projet.

La solution proposée: un dialogue à égalité entre tous les acteurs. Principe accepté par le superintendant, car la situation frise le désastre et Brasilia menace l’arrêt des financements, la fin du projet. Remise en cause difficile, presque dramatique tant elle rompt avec les habitudes. Pourtant en deux ans un changement spectaculaire va changer l’ambiance générale. Paroles du coordinateur: « au bout d’un an, on parle presque sur un plan d’égalité ». Puis au bout de deux ans : « on parle à égalité »

Qu’est-ce que cela a à voir avec la santé? En rapprochant les modèles, il y a des modes de vie qui sont mis en question, des exigences de prise en charge pour des états autrefois acceptés avec fatalisme. Une initiation à de nouvelles habitudes alimentaires et l’exigence des moyens pour les satisfaire. Le recours aux soins, etc…

Mais ce n’est pas l’aspect essentiel et le plus fondamental de la question. C’est plus encore

l’émergence d’un processus démontrant que la santé ne se réduit pas à appliquer des remèdes sur ce que l’on a culturellement l’habitude de désigner contre des dysfonctionnements de telle ou telle partie du corps. Dans le cas présent, la prise de conscience du moi comme citoyen à part entière, responsable de la conduite de sa vie… s’est accompagnée, et cela en un temps relativement très court , d’une transformation physique à peine imaginable, et un changement impressionnant dans les techniques du corps .

L’allure générale qui les rend quasiment méconnaissable. A l’homme en haillons, suant sous la poussière et la chaleur humide qui a parcouru à pied plusieurs lieues de pistes difficiles, et qui se présente courbé, le regard vers le sol, au bureau de la coordination après une attente de plusieurs heures, d’une demi-journée parfois, et qui n’est pas certain même d’être attendu… succède un homme redressé, agrandi, le regard planté dans les yeux du haut fonctionnaire, la voix assurée…non pas en mendiant humilié, mais en citoyen venu dans un dialogue « à égalité » faire respecter ses droits.

Bref un homme en bonne santé.

J’ajoute quelques éléments pour clarifier ma réponse très incomplète, et qui ne peut-être exhaustive dans le cadre de cet exercice, au congressiste qui m’a demandé : comment initier un contact entre des parties poursuivant théoriquement un même objectif mais que presque tout oppose dans la conduite des opérations.

Là se situe le rôle de l’analyse anthropologique. Ce qui exige du chercheur une vision de l’ensemble à plusieurs niveaux;
– Connaissance du milieu étudié dans son contexte national qui le caractérise aussi et dont il dépend étroitement pour sa survie. On est plutôt dans le domaine de la sociologie générale. La matière à enseigner en salle de cours.

– Connaissance anthropologique beaucoup plus fine sur un ensemble plus facilement accessible à l’observation directe. Dans le cas présent : le projet COLONE dans son existence dynamique. Nécessité pour le chercheur de rencontrer physiquement et de parler avec tous les protagonistes. Etablir ces contacts constitue un exercice complexe exigeant une fine connaissance des situations, des mœurs, des cultures particulières. Pour l’anthropologue exigence absolue de la neutralité, de la loyauté envers tous les acteurs considérés quelque soient leur statut, avec le même respect et la même attention. Et ce qui aide considérablement : le désintéressement, très vite perçu par les uns et les autres, et qui conditionne la confiance. De cette manière on arrive en un temps très court à avoir une vision de l’ensemble que ne possède aucun des acteurs engagés depuis des années dans le programme, donc un type de pouvoir que l’on peut utiliser pour orienter les relations sociales, vers le dialogue et la recherche d’un bien commun par la solidarité et non plus l’affrontement.

– Ce qui ouvre la voie à l’attention des valeurs universelles, le but ultime : respect, égalité fondamentale, solidarité, conquête progressive de la citoyenneté et de la liberté.